Entrevue avec Anthony Bechu

02 novembre 2016

Entrevue avec Anthony Bechu

Architecte de renom, Anthony Bechu signe aussi bien des réhabilitations classiques que d’audacieuses créations modernistes, un peu partout à travers le monde. Passionné par l’histoire des bâtiments comme par les défis sociaux et environnementaux, il nous parle d’un style d’autrefois qui pourrait bien répondre aux problématiques d’aujourd’hui : les célèbres immeubles du baron Haussmann.

Vous avez rénové et même construit plusieurs bâtiments de style haussmanien, quel regard portez-vous sur ce style architectural ?

Sur le plan purement architectural, la réussite d’Haussmann, c’est d’avoir imposé la pierre. D’ailleurs, cela a provoqué de vrais changements sociaux. Des tailleurs de pierre sont venus à Paris pour devenir promoteurs, on a créé le Crédit Foncier… Le style purement haussmannien c’est l’immeuble en pierre, avec corniches et boiseries à l’intérieur, sculptures sur les façades, qui déclinent tous les ordres de l’architecture classique. On a des balcons aussi, et certaines se sont même ornées de bow window en métal sous l’influence anglaise. Certains immeubles ressemblent à des châteaux de Bavière. On part du classique, on arrive à l’Art Nouveau où la sculpture vient carrément dévorer la façade, puis à l’Art Déco en rupture, en réaction à ce maniérisme un peu baroque. Et dans l’haussmanien le plus tardif, on peut même voir des façades en brique, comme celles des HLM de la petite ceinture autour de Paris… C’est donc un style très varié, qui recouvre des réalisations très différentes, et qui impose une vraie complicité entre maîtres d’ouvrage, architectes, sculpteurs et artistes. D’autant que certaines façades sont très dessinées, avec des caryatides, des têtes de méduses…

Quels sont les atouts de ce style d’architecture dans la ville actuelle ?

Le génie d’Haussman, c’est d’avoir imaginé un immeuble réunissant toute la pyramide sociale – il avait créé la mixité, ce qu’on a bien du mal à faire aujourd’hui ! Au rez-de-chaussée, à l’origine il y avait un grand espace prévu pour les fiacres, dévolu ensuite aux commerces ou ateliers, et bien sûr à la loge du concierge. Au premier étage il y avait souvent un entresol avec des bureaux. A compter du deuxième étage, les appartements d’habitation. Le deuxième et le troisième étaient les étages nobles, plus facilement accessibles et disposant des plus grandes hauteurs sous plafonds. A compter du quatrième ou du cinquième, la hauteur sous plafond diminuait nettement. Et au sixième et dernier étage, c’étaient les chambres de bonnes ! Des gens de conditions différentes habitaient donc dans le même immeuble. Et avaient besoin les uns des autres. Une insertion sociale à doses homéopathiques. C’est une grande qualité sociale.

L’arrivée de l’ascenseur a changé la donne ?

Il a changé beaucoup de choses, mais la spécificité de l’haussmanien reste la mixité sociale, c’est sa fonctionnalité… et même l’ascenseur n’a pas réussi à changer ça ! Au début, il y avait un grand escalier éclairé plus un escalier de service pour les domestiques qui reliait les chambres de bonnes aux cuisines des étages nobles. Les escaliers de service ont parfois été supprimés, et les grandes cages d’escalier réduites, quand l’ascenseur est arrivé. Il a fallu l’installer en milieu d’escalier. Avant son arrivée, plus on montait… plus la classe sociale descendait ! Et tous les gens qui habitaient en haut servaient ceux qui habitaient en dessous. Après, dans l’haussmanien tardif, cela a un peu changé : les appartements du haut, desservis par l’ascenseur, sont mieux valorisés.

Mais aujourd’hui, l’ordre social n’est-il pas inversé, avec les plus riches en haut ?

Pas forcément. Même s’il est vrai que les derniers étages sont souvent prisés, et les chambres de bonnes réunies pour faire de plus grands appartements, certains immeubles haussmaniens d’aujourd’hui n’ont toujours pas d’ascenseur ! Donc les derniers étages restent les moins chers… et les chambres de bonnes continuent à être les logements les moins coûteux de l’immeuble, louées à des étudiants par exemple.

En quoi l’immeuble haussmanien peut-il inspirer les concepteurs contemporains ?

Si un maire décide de rénover ou de créer un quartier haussmanien, la cohérence du style est importante. On peut s’inspirer de l’architecture de l’époque, mais il est plus ardu de rester fidèle à l’esprit de l’époque : aujourd’hui, quand on construit un immeuble, il est presque utopique de vouloir faire entrer différentes catégories sociales dedans ! Même quand les municipalités le souhaitent, les maîtres d’ouvrage sont réticents, ça leur fait prendre trop de risques. Pourtant, on n’arrivera pas à sortir des ghettos en ne faisant pas des immeubles dans lesquels les enfants de différentes conditions se mélangent !

Découvrez aussi l’interview de l’architecte d’intérieur Rebecca Benichou, une experte dans l’optimisation d’espace.

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